Le lâcher prise du skieur

Enthousiaste, Julia prenait la première remontée mécanique de sa carrière professionnelle. Malheureusement, cette trajectoire prenait rapidement un tournant glacial. Le brouillard, sous des airs de tempêtes, envoyait des piques de stalactites dans sa direction. Au fur et à mesure du trajet, les nuages embrumaient ses pensées. Impossible de voir sa destination. Assise sur le télésiège, elle voulait faire demi-tour, redescendre ou simplement s’arrêter. Hélas, elle était trop engagée vis-à-vis de son CV. Frigorifiée, Julia passait le temps, en chantant, sur un rythme grelottant : « Ne sens-tu pas claquer tes dents, claquer tes dents… »

Après un petit moment, d’une durée éternelle, le ciel souleva sa couverture d’hiver. Le soleil éclairait un rayon de talents sur son visage. Le parcours de Julia se clarifiait enfin ! Soulagée, de voir l’arrivée, elle pris son temps. Devant elle, la chaîne de montagnes respirait la sérénité, réfléchissait les silences et appréciait la sagesse. Quel paysage ! Quelle silhouettes majestueuses ! Quel magnifique manteau blanc ! Même les nuages, si menaçant auparavant, formaient dorénavant, des collines de chantilly, sous ses yeux ébahi. Ça lui mettaient le flocon à la bouche ! Bientôt, Julia devrait affronter la pente avec élégance…

Elle baisse les yeux vers la piste. Gloups ! Au sommet de la montagne, elle ressent le vertige d’être à la hauteur et elle décide, une fois pour toutes, de glisser sur la page blanche. Elle fléchit les genoux, sans trop réfléchir, raclant ses doutes sur le carrelage du verglas. Shlak ! Elle racle ses peurs. Shlouk ! Elle enlève leur pouvoir. Après quelques virages, la glace matinale devient une caresse de flocon et ses pieds deviennent aussi doux que du coton. Zoum ! Elle accélère, en dégustant la fraîcheur des sapins qui enveloppe son visage. Quel bonheur ! Enchantée, elle redécouvre une légèreté enfantine, la joie de l’inconnu. Alors la magie s’opère. Le vent fait planer ses skis, le vent fait voler son corps, le vent allège son esprit et le vent lui donne des ailes. Julia connait enfin la sensation d’un oiseau s’envolant. Elle virevolte dans le vent, devenant l’espace d’un instant, un petit point présent, devant l’éternité du temps. Elle profite de ce qui est. Quel plaisir de skier !

Et toi, comment as-tu vécu ton parcours professionnel ? Parlons-en en commentaire !

Ecrit par Lucile Boccon-Gibod pour In Education We Trust

L’œuvre d’art du malade

Ils avaient le droit à une feuille par personne pour dessiner leur vie, une seule feuille ! Samuel était terrifié, passionné et engagé dans l’aventure de peindre son destin. Il s’appliquait dans chaque geste, crayonnait délicatement le croquis pour laisser place à ses rêves qui se révéler petit à petit sur la toile. Il construisait une direction, un sens. Son pinceau nageait dans un arc-en-ciel de bonheur. Quelques-uns de ses amis mettaient d’abord la couleur sur leur vocation, d’autres choisissaient d’équilibrer leurs passions : un bleu-vert de famille, un rose-violet d’amitié, un rouge-orange de carrière… A chacun son projet ! Des grands chefs d’œuvres, venant des quatre coins du monde, inspirer sa palette d’humeurs et certains tableaux laissaient des traces indélébiles grâce à la richesse de leurs fresques. Quelle merveille ! Quelle patte d’artistes ! Quel sens du goût !  Hélas, de temps à autres, il rencontrait aussi des peintres malheureux, brossant leur canevas aux couleurs de leurs peurs. Des peintres qui tremblaient à l’idée d’échouer, voués à suivre les tendances, condamnés à copier les autres. Il avait envie de leur dire de prendre des risques, de laisser respirer leur peinture fraîche et talentueuse… Malheureusement, il ne pouvait faire le travail à leur place. Alors, il se recentrait sur son ouvrage.

Puis, un jour, en revenant d’une pause-café ; SLOP ! Il voit une énorme bavure sur son papier. Imposante, elle prend toute la place. Quelle horreur ! Quelle affreuse puanteur ! Devant sa feuille, il reste immobile, perdu dans le silence d’un cri de douleur. Il se répète que ce n’est pas vrai, ce n’est pas possible, ce n’est pas son tableau. Mais la souillure est bien là. Il se pose mille questions, il aimerait comprendre, se faire une raison… Son voisin balbutie :
« -Il y a eu un accident et la peinture a coulé..
-Pfff ! Quelle saloperie! C’est quoi cette marque de peinture de merde ?! Alzheimer ? Cancer ? Parkinson ? »
Des gouttelettes coulent sur ses joues, elles le peignent de désespoir et le plonge dans le noir. Pleurer ça ne sert à rien, mais ça me fait vraiment du bien ! Il n’a plus envie de rien. En regardant son tableau, il est au bout du rouleau. Salit par la tache… C’est nulle les taches : Tâche de travailler ; Tâche de te taire ; Ne te tache pas!… Les taches sont ce qu’il y a de plus détestable, de plus contraignant et de plus dégueulasse sur terre !

C’est alors qu’un jeune peintre, âgé de 8 ans, se dirige vers lui. Pétillant de malice, il commence à lui raconter son histoire. Son tableau est taché depuis le premier jour. C’est comme ça. Une injustice de toujours. L’enfant pointe sa feuille du doigt : « Toi aussi t’as une tache… pistache! » dit-il en regardant Samuel, puis il éclate de rire. Encouragé par sa gaieté, Samuel n’est pas soi-nier, mais il a envie de gai-riredécide d’affronter la foutu souillure de sa peinture. Il se met à l’observer, la décortiquer, l’analyser et être attentif à la tache. Elle n’est pas tout à fait sèche, alors il accompagne la bavure. Il redécouvre sa capacité d’illustrer, son pouvoir de dessiner et sa responsabilité d’artiste. Petit à petit, il se met à crayonner. Il donne du sens à cette tâche insensé. En acceptant la marque morose, il revoit la vie en rose. Son tableau devient une prose, la gravure d’un chemin et l’hymne d’un quotidien.

Et toi, as-tu déjà fait face à la maladie ? Si oui, par quel biais as-tu pu exprimer ce que tu vivais ? Parlons-en ! 

Ecrit par Lucile Boccon-Gibod pour In Education We Trust

La politique des bourdons

Dans les airs, on les surnommait les pires voleurs de tous les vents. Les bourdons prenaient le miel fruité, les pollens ensoleillés et surtout ils nous prenaient la tête ! On était épuisé de vivre avec des piqueurs piquants agressivement pour accéder au pouvoir. On savait que paniquer était sans intérêt. Alors, on subissait sereinement leurs perpétuels bourdonnements, leurs antennes pédantes et leurs pattes puantes. Cette douce complaisance n’était pas sans conséquence… Nos magnifiques plumes d’abeilles étaient devenues aussi rêche qu’un poil de guêpe. C’était le résultat d’un stress constant. Cela peut sembler difficile à croire, mais même chez les abeilles, le corps se souvient de tout !

La reine du royaume, ayant fait de longues études, nous bizzait : « Tout a commencé en 1256 avec M. Robert de Bourdon de la dynastie des Bourbons (…) Puis de nouvelles tactiques machiavéliques d’insectes impolitiques sont apparues en 1532, notamment suite à la parution de l’oeuvre publiée par Nicolas Machiavel…  » Cette leçon nous donnait un arrière-goût de mouche dans notre trompe. Beurk !

Au printemps des élections, c’est le retours des bourdons. Sous la lumière jaune des projecteurs, ils bizzent, font le buzz et nous volent la vedette ! On broie du noir en écoutant leurs discours mielleux. Ils nous tournent autour sans relâche, comme un iguane appâtant une femelle. On commence à avoir le tournis, on est étourdi et on finit dans un puits. Fillon, Macron, Hamon, Mélenchon… On ne veut plus d’insectes en ‘on’, et encore moins une Le Pen qui ne rime qu’avec la haine. Le problème c’est qu’on touche le fond. Il fait si noir qu’on a le bourdon. C’est encore pire que le cafard ! Peu à peu, on perd espoir. Ils nous ont coupé les ailes. Au secours le RSA : Responsable Sauvetage d’Abeille ! Personne ne répond et on se noie. On rêvait d’une feuille de paie, maintenant on aura la paix …

Ecrit par Lucile Boccon-Gibod pour In Education We Trust

Se réconcilier avec sa plume

A l’école, je redoutais les devoirs sur tables. J’enviais mes camarades, ceux qui écrivaient leurs phrases en quelques secondes, maniant le stylo et la technique d’un geste si gracieusement savant. J’avais l’impression qu’ils avaient toujours su écrire, sans fautes ! Leur assurance me donnait le sentiment d’une provocation méprivaine.

Le regard dépité, je me retournais vers ma feuille. Je luttais contre les vertiges, les nausées et la colère de la page blanche. Déjà la dernière fois, le correcteur m’avait accablé de reproches constructifs. Ça allait recommencer. Je le savais… Tant pis. Au bout de quelques minutes, je gribouille des maladresses.

Et puis là, seule dans ma chambre, je révasse…  Alors instinctivement, je décide de prendre un stylo, une feuille et mon courage à deux mains :

Je me mets à écrire. Puis à réécrire. Je découvre le bonheur de me dire sans être regardé, de raconter sans être entendu, de tous partager d’un geste égoïste et de pouvoir vivre à l’instar des morts. Je soigne mes mots et mes maux s’apaisent. Peu à peu, je me sens légère. Je me réconcilie avec la voie des lettres et c’est ma propre voix qui se fait entendre. Je l’écoute. Elle me livre qu’elle aime les vers, surtout les voir à moitié plein… Son timbre joyeux résonne en moi. Je sens bien que sa mélodie est en accord avec la terre. Alors, je décide de ne pas la faire taire, je l’écris…

Ecrit par Lucile Boccon-Gibod pour In Education We Trust

14 juillet

13680931_10210056302867066_4321263182279545827_nDepuis ce matin, la gueule de bois de l’horreur de cette nuit. Encore une fois cette année, on se compte, on pleure, on s’envoie des messages, on se raconte. On se réjouit tristement d’être encore en vie, on pleure ceux qui ont perdu la leur. On essaye de continuer… de continuer de vivre, de ressentir, d’échanger, d’aimer, de donner du sens malgré la violence, malgré le choc…

Hier soir était un cauchemar… Cette soirée, elle avait pourtant bien commencé. Il faisait étonnamment froid pour un 14 juillet dans le sud, mais c’était presque agréable de ressortir des gilets. Nous on était trois. Je sortais de l’école pour rejoindre d’autres collègues et j’étais enthousiaste à l’idée de profiter d’une soirée ensemble. J’ai remonté la promenade des anglais au rythme de la musique. J’entendais la mer se déchaîner, les couleurs bleu blanc rouge éclater dans le ciel et je profitais du moment présent. Voilà. Un début de soirée comme je les aime. Et puis, je me suis dirigée vers le Sansas. A ce moment-là, la foule s’est mise à crier : « Ils tirent », « Ils ont des fusils». J’ai senti la panique, la foule courir pour sa vie. Ca m’a oppressé la poitrine. Le souffle coupé, j’ai pris ma respiration de force et je me suis réfugiée à l’intérieur du Sansas bar. J’ai vu mes collègues : « J’ai peur ». Après les attentats de cette année, mille pensées m’ont traversé l’esprit : « Ça y est… ça tombe sur nous. Combien sont-ils ? Ont-ils des bombes ? Et surtout – Où devrais-je me mettre pour être en sécurité ?». Là j’ai vu la foule partir dans le sens inverse à l’extérieur du bar : « Combien d’attaques y-a-t-il ? » Au Sansas, l’équipe nous a fait descendre dans la cave. J’ai attendu là, obnubilé par le son des coups de feu. J’ai reçu quelques informations, parfois fausses, de l’extérieur. ‘Y-a-t-il eu une prise d’otage au Buffalo Grill au-dessus de nous ?’ J’ai  dû attendre deux heures. Mais ça m’a semblé une éternité. Puis la police est arrivée, elle nous a fait sortir avec nos mains en l’air et nous a fouillés un à un. Les femmes d’un côté, les hommes de l’autre. Je savais que la mort avait frappé à quelques mètres de moi, mais j’avais la chance d’être encore en vie…

Je garderai surement trop longtemps des images de cette soirée et je n’ose pas imaginer la vie dans un pays en guerre, ni la détresse de tous ceux qui ont dû quitter leur pays pour se protéger de la violence. Je vais malgré tout essayer d’utiliser les mots pour guérir les maux :

« Sur les larmes de la violence,
Sur les battements de nos cœurs,
Sur la folie de la peur,
J’écris ton nom
Et par le pouvoir d’un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaitre
Pour te nommer

Liberté »

Le Renard et la Pie

Il était une fois, un village sens dessus dessous.prison

Les hommes rêvaient de liberté, et pourtant, ils s’étaient chacun créés des cellules de prison. Ils se sentaient en sécurité dans leurs cellules, après tout, les lieux familiers sont toujours, même si parfois à tort, des lieux réconfortants. Mais, la vie défilait et ils se sentaient de plus en plus oppressés par leurs quatre murs. Au fil des jours, la vie devenait pesante, les cellules semblaient de plus en plus étroites, et les odeurs étouffantes mêlées aux bruits incessants des « il faut » et des « tu dois » donnaient aux habitants une migraine quotidienne. Le village déprimait…

C’est alors que le Renard et la Pie arrivèrent dans ce village, pour y passer la nuit. Leur voyage avait été fatigant et ils demandèrent l’aumône aux habitants. Méfiants, les habitants leur refusèrent le logis. Un des passants, par politesse, leur indiqua qu’un conseil du village avait lieu à trois cents mètres de là. Le Renard et la Pie s’y rendirent aussitôt. Une centaine de villageois étaient rassemblés dans une grande résidence. Parmi la foule, le Renard et la Pie firent la connaissance de Chloé, une jeune femme de vingt ans. Chloé, enchantée de cette nouvelle compagnie, leur proposa de passer la nuit chez elle.

Chez Chloé, il découvrir rapidement que l’atmosphère de la cellule était sombre. Son père faisait cent fois le tour de la pièce : il cherchait un moyen de gagner l’approbation de son patron. Sa mère, elle, recomptait ses fonds bancaires. Elle avait peur de manquer d’argent. Pour pallier la morosité ambiante, le Renard et la Pie se mirent à chanteRenard et Pier et danser sur des airs qu’ils aimaient ! Chloé, très surprise, leur demanda :

«- Que faites-vous ?

– Eh bien… on s’amuse !

– Ce n’est pas le moment ! Vous voyez bien que mes parents sont anxieux !

– Si ce n’est pas le moment maintenant de profiter d’être en vie, alors quand ? »

Chloé stupéfaite par cette réponse, se demanda si ses invités connaissaient des secrets qu’elle-même ignorait. Elle était très intriguée par leur comportement si peu adapté à sa société. Mais plus le temps passait, plus elle se sentait bien avec eux… Et c’est dans cette atmosphère confiante, qu’elle se mit à leur raconter l’histoire du village. Les trois amis restèrent debout toute la nuit. Chloé leur contait l’importance que le village accordait à la liberté. Mais elle leur révéla aussi le passé du village qui était très difficile à assumer. Elle leur raconta les histoires sanglantes, et les atrocités commises par ses ancêtres qui souhaitaient conquérir gloire et richesse. C’est juste avant que le soleil ne pointe son nez, que la Pie, lui dit : « Peut-être que si vous n’arrivez pas à être libre, c’est parce que vous vivez dans des prisons… Le Renard approuva d’un signe de tête, et il pointa les murs du doigt.

La Pie répondit :

  • – Non, non, non ! Ce n’est pas de ces prisons-là dont je veux vous parler, mais des prisons bien plus pernicieuses : les prisons de vos pensées, de votre passé et d’un mode de pensée à dépasser !
  • – Je ne comprends pas, lui dit Chloé
  • – Eh bien, les pires ennemis vivent toujours à l’intérieur de nous. Ce sont des fantômes qui nous emprisonnent machiavéliquement. Ils se cache dans nos pensés et prennent la forme de peur, d’anxiété, de honte, de haine, d’aggressivité ou de dépression.
  • – Tu veux dire que j’abrite en moi ces pensées fantômes ?
  • – Oui, mais je veux aussi dire qu’il existe en toi le pouvoir de les anéantir !
  • – Un peu comme des pouvoirs magiques ?
  • – Tout à fait…
  • – Et comment dois-je faire pour panser des fantômes ?
  • – Si tu prends conscience d’eux, et que tu les regardes en face, alors ces fantomes auront déjà perdu la partie !
  • – Et comment saurai-je si je me suis véritablement libérée ?
  • – Lorsque la joie de vivre, l’empathie et le courage porteront chacune de tes actions, et guideront tes pas, alors tu seras libérée !  »

Le lendemain malgré la fatigue, Chloé rayonnait. Elle remercia ses amies, et elle leur promis qu’elle apprendrait à utiliser sa magie !

Ecrit par Lucile Boccon-Gibod